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[Tribune] Claude Alphandéry "Je suis entré à l’ENA à la Libération"

Impression ForumPublié le 29 avril 2019 

Pour en finir avec le clanisme et la trahison des clercs

Pour avoir été reçu au premier concours de l’ENA, puis démissionnaire par incertitude de ma vocation et reçu à nouveau à la 2ème promotion dite spéciale, j’ai quelques souvenirs des débuts de cette école, qui tranchent avec l’image contrastée qu’elle a aujourd’hui et le rôle de bouc émissaire que lui donnent les gilets jaunes et, parait-il, le Président de la République.

Candidats aux deux premières promotions spéciales, nous n’étions pas des étudiants ordinaires, isolés dans l’entre soi, habitués des bibliothèques, férus de diplômes ; nous nous étions heurtés aux drames du monde, nous avions pour la plupart combattu dans les forces françaises libres ou dans celles de l’intérieur ; nous avions subi le choc de la défaite, l’effondrement de la République, les souffrances et les humiliations ; nous nous étions ressaisis dans la Résistance avec l’espoir que la Libération serait porteuse d’une République nouvelle et d’une démocratie sociale.

Le programme du CNR nous paraissait tracer les grandes lignes de ce régime idéal et nous pensions qu’il ne pouvait se passer de l’appui, de la participation des citoyen(e)s, mais qu’il fallait aussi pour le mener à bien une fonction publique efficace, loyale et à forte conviction démocratique.
Le spectacle des hauts fonctionnaires sous l’occupation et sous le régime de Vichy nous montrait ce qu’ils n’auraient pas dû être : soumis à la montée d’ un régime autoritaire et répressif et souvent complice de la terreur nazie.
La création d’une nouvelle école nous paraissait donc une avancée pour accoucher d’une fonction publique radicalement différente, garante des libertés et ouverte à la justice sociale.

Cet état d’esprit devait s’exprimer lors du « grand amphi » réunissant la promotion avant le début des cours ; il était l’occasion de se découvrir les uns les autres, et de discussions où se dégageaient des points d’entente et de désaccord.

Nous approuvions tous un recrutement fondé sur le mérite, un concours écartant le favoritisme, le jeu des relations habituel jusque là. Mais nous étions nombreux à vouloir aller plus loin ; nous pensions que le concours ne garantissait pas l’égalité des chances, qu’il n’était accessible qu’à une minorité, qu’il écartait tous ceux que les conditions de vie n’avaient pas préparé convenablement, qu’il fallait leur ouvrir la voie : ce qui devait se faire dès l’école par un meilleur accès de tous à la connaissance et à la citoyenneté et en ouvrant le concours à d’autres voies que le système éducatif, à des expériences, à des savoirs faire acquis dans des activités antérieures publiques ou associatives (idée qui sera reprise ultérieurement par la création de concours de deuxième et troisième voie).

Cette volonté de démocratiser le recrutement, l’enseignement et la carrière rejoignait pour beaucoup d’entre nous une éthique de la fonction publique : sans contester la loyauté due au pouvoir exécutif désigné par la nation, nous entendions défendre des principes inséparables à nos yeux de la défense des libertés, de la justice sociale, du bien vivre ensemble, notamment le droit des femmes et des peuples colonisés (dont nous déplorions l’oubli dans le programme du CNR). Nous prônions une décentralisation des pouvoirs, une ouverture, un décloisonnement de l’administration face au monde extérieur, sans vigilance particulière vis-à-vis de financiers ; le problème ne se posait guère à l’époque.

Les tenants de ces principes s’étaient regroupés autour du nom à donner à la promotion. Nous avions retenu « Jean Moulin », superbe exemple de fonctionnaire engagé à fond sur ses principes jusqu’à la mort. Nos camarades penchant vers plus de neutralité avaient choisi « Croix de Lorraine », drapeau du Général de Gaulle que nous respections comme artisan de la Libération mais qui à ce moment représentait à nos yeux un ordre dépourvu d’élan démocratique, une crispation vis-à-vis du peuple.

Le scrutin a révélé une exacte égalité sur les deux noms, Croix de Lorraine l’emportant par la voix du doyen de la promotion. La gauche n’en constituait pas moins un groupe dynamique, animé à l’époque par une dizaine de membres du parti communiste dont je faisais partie et qui organisa une grève avec occupation ; elle nous valut l’attribution d’un salaire correspondant à notre rang de la fonction publique.

De tels débats se sont reproduits d’un concours à l’autre depuis 73 ans. Ils ont donné lieu à de timides réformes, (il y eut une fois un abandon avorté des grands corps). Ils éclairent ceux que nous devons avoir aujourd’hui pour mieux défendre les libertés, les droits des citoyen(e)s, la justice sociale, les valeurs de la France en Europe et dans le monde.

Il est vrai que la haute fonction publique n’est pas seulement restée élitique, hors du peuple, elle s’est intégrée au monde des affaires ; là est le problème que ni les gilets jaunes ni le gouvernement ne pointent jusqu’ici et que l’ENA entretient par son tropisme financier et son culte de la compétitivité.

Faut-il pour autant revenir sur une avancée qui avait fait tomber des privilèges, qui avait ouvert la voie de transformations ? La suppression de l’ENA ne risque t-elle pas de créer un vide où se glisseraient les nouveaux dangers d’une appropriation de la fonction publique par des puissances économiques ? N’est il pas préférable de se servir de cette école en redressant ses modes d’accès, de débouchés , tout ce qui en fait une caste trop peu sensible aux aspirations des citoyens ? Mieux que la jeter au diable, sachons en faire l’outil de sa transformation.

Claude Alphandéry,

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